26 décembre 2005
Les aventures de Christopher, 2
"Reykjavik, le 23 décembre
Ma très chère Maëlle,
Que d'aventures depuis ma dernière lettre ! J'ai dû quitter Casablanca en urgence. Des marins turcs auxquels j'avais vendu leur poids en chocolat m'ont retrouvé et m'ont traqué à travers les ruelles du vieux port. Il me fallait fuir. Je n'eus pas même le temps de faire mes adieux à cette ville qui m'avait quelques mois plus tôt rendu à l'existence. Ô Casablanca ! N'obscurcit pas ton ciel de longues plaintes, ne creuse en ta mer un linceul ! Ô car nulle larme ne vient sur mon visage, nul chagrin ne trouble mon bonheur, et la certitude, de te revoir bientôt !
Au premier matin, avant que le soleil ne se lève, j'ai rejoint Marseille, n'emportant avec moi qu'un sac à dos, quelques livres et Serge, un singe dressé. Lorsqu'à l'horizon d'une mer agitée apparut Notre-Dame de la Garde, que je vis pour la première fois depuis si longtemps ma terre natale, je m'effondrai sur le pont de notre bateau.
Le séjour en France, pourtant, ne dura pas.
Revoir Paris était aussi pour moi l'occasion de retourner à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et de consulter des documents rarissimes sur l'Italie du XVIIIème siècle. Depuis quelques temps, en effet, je caressais le projet de vivre à Venise, cette ville de mystères dont l'architecture interne m'avait toujours fasciné.
Un ouvrage de 1759, écrit par un certain Ugo Caribelli, me parut particulièrement intéressant. Alors que je le feuilletais, un papier tomba d'entre deux pages sur mes genoux. Quelle ne fut pas ma surprise et mon excitation de découvrir, sur le feuillet, ce qui ressemblait à une carte de la ville, marquant d'une croix rouge l'emplacement d'un trésor.
Je déchiffrai mot à mot - ma connaissance de l'italien et la fièvre qui s'emparait de moi ne me permettaient pas d'aller plus vite - les indications contenues sur le document. Je parvins à comprendre qu'il s'agissait de la fortune des Valerii, famille richissime ayant dû fuir Venise à la suite d'une révolte en 1694. Persuadés de revenir et ne pouvant prendre le risque d'amener la cagnotte dans leur fuite, ils se résignèrent à l'abandonner et la cachèrent dans un recoin de leur palais.
Je n'eus pas le temps de lire la suite : un vigile de la bibliothèque m'expulsait car, sans que j'y pris garde, Serge avait mangé la quasi-intégralité du XIIè siècle du fonds des manuscrits médiévaux. Je cachai le plan dans ma poche et m'enfuit dans les rues nocturnes de Paris, soudain elles aussi teintées de mystère et d'aventure.
Le soir même, je prenais l'avion.
Alors que nous étions si proches d'une fortune assurée, et comme la vie, souvent, ressemble à cette roue de fortune, qui valse et se retourne à son gré, un drame se déroula lors du vol. Aujourd'hui encore, je ne puis t'en parler sans que des larmes ne me remontent aux yeux : Serge sauta d'une fenêtre (eh oui) et se fit déchiqueter par les réacteurs de l'appareil. Je n'eus pas le temps de le sauver - j'arrachai seulement sa main droite de l'hélice tonitruante.
Arrivé à Venise, je renonçai à mes rêves de trésor et fondai Quekke, un groupe de country-électro-belge.
J'écrivis "Serge", une chanson hommage au tragique disparu. Entre temps, je m'étais greffé sa main, ce qui avait rendu mon jeu de guitare diabolique et absolument inimitable.
Ce titre, contre toute attente, devint un succès en Bulgarie, où je fis une tournée éclair. Mais lors d'un concert à Kouria, 1000000000 fans moururent de plaisir.
Je devenais un criminel.
Il fallait donc, à nouveau, que je partisse. Ô nulle vie ne se construit sur l'exode, et nul destin ne se dresse où la fuite est seul espoir. Ô vie funeste, quand mes épaules cesseront donc de ployer sous ton lourd fardeau ?
Je partis pour l'Islande et pour sa capitale, Reykjavik. Je pensai que personne ne me retrouverait dans cette ville, vu qu'il est impossible d'en connaître l'orthographe exacte.
Ici, le froid pénètre jusqu'à l'âme. Je pense, sur mon Fjord, à Floppy, à Serge, à mes compagnons disparus. L'atmosphère nocturne est propice aux rêveries et à la mélancolie. J'y cède parfois, moi aussi.
Mais je dois cesser d'écrire, mes mains sont glacées (malgré la pilosité, les mains de singe ne sont pas faites pour les climats extrêmes).
Mon corps entier est engourdi par le froid, mais mon cœur est une flamme qui ne brûle que de te revoir.
Christopher
P.S. - D'ailleurs Anthony me fait chier, si tu veux tout savoir."
Il a joint à cette lettre émouvante LA chanson... J'essaie de vous la mettre à disposition.
Serge.mp3
Ah, et aussi, n'hésitez pas à lui mettre des commentaires, encouragements ou tout autre chose que vous aimeriez lui dire : je lui transmettrai vos messages dès que possible...
28 novembre 2005
Les aventures de Christopher, 1
Il y a quelques mois, presque une année, Christopher a disparu. Il m'avait vaguement fait part de son projet de disparaître un jour, sans prévenir personne, en m'avouant qu'il n'aurait pas le courage de le faire. Samedi dernier j'ai reçu sa première lettre, enfin !
"Casablanca, le 23 novembre
Ma très chère Maëlle,
Comme tu t'en rendras compte en lisant l'entête de cette lettre, je ne vis plus au Cap depuis quelques mois. L'atmosphère trop lourde, la proximité de cette mer profonde comme le dernier rêve, m'était devenues insupportables, et néfastes selon les dires des médecins.
La dernière fois que nous nous sommes vus, je m'en souviens, c'était dans ce café parisien de la rue des Martyrs. Il faisait déjà presque nuit, le froid nous avait engourdi les mains. Des sirènes au dehors nous rappelaient à une réalité dont je ne voulais plus. Le soir même je prenais un train pour Rome.
Une fois en voiture, et pris d'une atroce faim, je montai un gang à l'intérieur du wagon 12. Il y avait moi, Jojo le Barge, Victorin le Borgne et Dédé la Castagne. Nous montâmes un stratagème pour voler quatre sandwichs SNCF (dont un club sandwich), et deux jus d'orange. Notre plan, malheureusement, ne fut pas mis en route, car Victorin le Borgne retrouva dans son sac un vieux paquet de Figolu dont nous nous contentâmes.
Après ces aventures et un sommeil mouvementé, au matin, la ville des Césars m'accueillit de tous ses siècles, de toute son Histoire, de tous ses soleils. Le Mont Palatin, couronné encore d'une brume latine, semblait la forteresse même, infranchissable et nue, du rêve.
Quelques jours passèrent dans ce perpétuel vacarme romain - la ville battait comme un pouls au plus fort de ma poitrine - avant que je ne me lasse et ne prisse le premier car.
Le voyage à Naples fut sans encombres et m'eut paru interminable si je n'avais eu cette édition de Leopardi, achetée chez un bouquiniste quelques heures plus tôt. Enfin arrivé, je louais une mansarde, de laquelle je voyais la mer et ses voiles déployées, ce toit tranquille où marchent les colombes. C'est sur cette mer qu'un cargo me mena quelques mois plus tard au Brésil, où je ne m'attardai pas.
De Rio, je remontai jusqu'à New York (en passant par le Mexique, où une police locale m'arrêta pour trafic de drogue et de chèvres). Le lendemain de mon arrivée, je prenais un train pour Vancouver, puis un autre pour le grand nord et l'Alaska.
Je voulais me plonger dans ce pays presque encore vierge, dans ces déserts de neige et de solitude. J'installai mon campement dans une forêt.
Dès la première nuit, des loups vinrent hurler, d'abord lointains, puis se rapprochant de ma tente. J'avais appris, enfant, que le feu seul pouvait effrayer ces prédateurs. Je sortis mon briquet, l'allumai et l'agitai devant la horde qui m'encerclait à présent. Par mégarde, dans un mouvement trop vif du bras, je lâchai ma flamme, qui s'abattit sur la pelure d'un des loups. Celui-ci prit feu instantanément, et l'incendie se propagea dans la cohorte animale avec une vitesse stupéfiante.
Je parvins seulement à sauver un louveteau des flammes, que je dressai et baptisai Floppy.
Durant de longs mois, vivant dans une pauvreté extrême, je cherchai ces rivières d'or que m'avaient promis mes rêves. Par mégarde, je mangeai la seule pépite trouvée, la prenant pour un flageolet magique.
Un jour, péchant sur un fleuve de glace, tels qu'on en trouve dans cette région du monde, je sentis sous mes pieds se dérober l'eau congelée. Je n'eus pas même le temps d'appeler Floppy : nous étions tous deux pris dans les courants contradictoires et violents. Je regagnai non sans mal la rive et vis, impuissant, mon fidèle compagnon dériver vers une mort sans passé.
(Je perdis de plus les deux sardines nordiques que j'avais attrapées.)
Je sortis sauf, mais pas indemne, de cette aventure. Le froid avait engourdi ma jambe, et je dus l'amputer avant de rejoindre un navire espagnol qui partait pour le Cap (en faisant une escale sur les côtes ouest de l'Amérique, où je rencontrai Bronze Sans Soleil, un Apache qui fit repousser ma jambe).
Je passai presque une année au Cap. C'est de là que je partis pour Casablanca.
C'est de Casablanca que je t'écris. Le mois prochain, peut-être, serai-je à Paris ?
En attendant, je t'envoie mes sentiments les plus chers et meurs de te revoir.
Christopher
P.S. - C'est bien fait pour sa gueule à ce gros con d'Anthony."

